Contribution Mirabel-LNE / MNE à la consultation du public sur les tirs de prélèvements

 

Réponse au projet d’arrêté fixant le nombre maximum de spécimens de loups (Canis lupus) dont la destruction pourra être autorisée pour la période 2015-2016.


19 Juin 2015

 

Voici quelques raisons qui font rejeter une augmentation des tirs de prélèvements :


1)        Les associations rencontrent et travaillent avec les éleveurs

Nos associations comprennent pleinement le désarroi et le traumatisme des éleveurs face à la présence du loup dans le département qui apparaît comme une difficulté supplémentaire immédiate en plus de celles auxquelles ils sont déjà confrontés.

Face à la présence du loup en Meuse depuis octobre 2013, nous avons rencontré plusieurs éleveurs ovins pour réaliser des diagnostics de leur exploitation. Nous leur avons proposé divers moyens de protection des troupeaux contre la prédation et des expérimentations adaptées au contexte de la plaine sont en cours.

Les tirs de destruction des loups vont clairement à l’encontre de nos missions qui devraient être davantage soutenues par l’Etat !


2)        Quid des données "loup non-exclu"

Les chiffres des attaques sur les troupeaux domestiques avancés par l’ONCFS englobent de manière non distincte les attaques certifiées clairement loup et loup « non-exclu » (chien divaguant).

Quelle est la part réelle des attaques du loup sur les troupeaux domestiques ?


3)        Rappelons que Canis lupus est une espèce protégée et que la population est en régression ou au mieux stable

Le loup est protégé au niveau international par la Convention de Berne du 19 septembre 1979 (ratifiée par la France le 26 avril 1990), au niveau communautaire par la Directive « Habitats » du 21 mai 1992, et au niveau national par l'arrêté ministériel du 22 juillet 1993 (désormais par l'arrêté ministériel du 23 avril 2007). A titre dérogatoire, les deux arrêtés ministériels du 30 juin 2014 définissent un cadre bien précis pour autoriser les tirs de prélèvement du loup si aucun autre moyen de protection n’est efficace.

Depuis le retour du loup en France en 1992, l’accroissement moyen de la population a été de 19 % par an (ONCFS, 2014). En 2014, le projet d’arrêté autorisait 24 tirs de loups avec la possibilité de 12 loups supplémentaires dans une population constituée d’environ 301 individus (fourchette 221-381).

Les données de l'ONCFS de mai 2015 donnent une estimation de 282 individus (fourchette 206-358). Pourquoi augmenter les tirs des loups cette année (+50% !) alors que la population estimée est moins forte que l’année précédente et que le « quota » fixé l’an dernier n’a pas été atteint, ni même approché !?

20 ans après le retour du loup, le seul noyau reproducteur est situé dans les Alpes. L’unique couple reproducteur des Vosges ne constitue pas quant à lui un noyau de population. Alors que des loups sont signalés dans le massif Central et les Pyrénées depuis les années 1990, aucune reproduction n’y a jamais été détectée.

Par comparaison, l’Allemagne, où le retour du loup date de 2000, compte 31 meutes contre seulement 29 meutes en France depuis son retour en 1992. Cette différence témoigne de la difficulté de la France à préserver le loup.

En Meuse, territoire de plaine sur le front de colonisation, deux individus ont été identifiés en 2013 et 2014 et aucun ne semble encore en vie à l’heure actuelle… alors qu’aucun tir de prélèvement n’a été autorisé.


4)        La forte augmentation des arrêtés d’autorisation de tir des loups vient s’ajouter à une pression de braconnage et aux accidents liés à la circulation routière limitant déjà l’expansion du loup

Sur toile de fond d’une progression spatiale présentée comme un indice de bonne santé de la population, cette position occulte le fait que plus de la moitié de l’aire de répartition du loup présente des densités faibles voire seulement des individus isolés. Il est normal qu’il y ait de vastes zones où les densités de loups sont faibles, mais il n’est pas normal qu’il n’y ait pas encore d’autres noyaux de populations reproducteurs en France. Sur le front de colonisation (plaines du Nord-Est), le braconnage est une réalité : loup braconné dans la Marne, « cage à loup » découverte dans la Meuse…


5)        N’importe qui, n’importe où, n’importe quand ?

Ce nouvel arrêté va donner un coup d’arrêt à la dispersion de l’espèce en France, alors que le Loup parcours années après années toujours plus de nouveaux secteurs, souvent sans se faire remarquer. L’autorisation très large de tirs de prélèvements va permettre aux chasseurs, piégeurs et agriculteurs de détruire des individus isolés en phase de colonisation, voire même des meutes constituées, quasiment sans contraintes administratives ou matérielles (battues classiques, tirs hors zones de présence permanente, sans la présence d’un agent de l’Etat, etc).


6)        Le loup n’est pas le seul problème de l’élevage, il ne doit pas être un bouc émissaire et les éleveurs ne souhaitent pas tous son éradication  

Les difficultés de la filière ovine ne peuvent justifier que le « dossier loup » soit principalement conduit sous la pression de lobbies agricoles ou politiques. Le loup ne doit pas être instrumentalisé et être tenu pour responsable de la situation préoccupante de l’élevage ovin. La tension au niveau du monde de l’élevage est apaisée par la concertation et la discussion avec les associations de protection de la nature.

Pour certains éleveurs en Meuse, qui connaissent déjà des difficultés financières, les attaques ont un fort impact et découragent. D’autres témoignages sont plus modérés : les indemnisations sont intéressantes mais pas indispensables dans tous les cas, et si le loup est présent mais n’approche pas les brebis, les éleveurs ne sont pas contre sa présence.

D’une manière générale, nos associations dénoncent la politique des pouvoirs publics dont la stratégie en réponse à la présence du loup vise la destruction des individus plutôt que la protection des troupeaux. Or, c’est cela que demandent les éleveurs sur le terrain, un réel soutien technique et financier pour protéger leurs animaux contre les prédations.

Abattre les loups apparaîtrait comme un repli dans la facilité et un aveu d’impuissance de notre pays à s’adapter aux situations nouvelles, alors même que des solutions alternatives existent :

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Protections intérieures : aide berger, chien, âne et lamas

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Protections extérieures fixes et mobiles : clôture fixe à grillage renforcé de 2 mètres de haut, clôture fixe à 5 fils électriques, clôture fixe à grillage de 60cm de haut + 3 fils électriques sur le dessus, renforcement de la clôture existante, clôture mobile à 5 fils électriques, clôture semi-mobile…

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Mesures d’urgence de protection : fladry et turbo-fladry, marquage d’un territoire artificiel d’une meute de loups, fox-lights…

-       Modification de la conduite d’élevage : groupement nocturne des troupeaux, groupement des troupeaux entre les éleveurs pour faciliter la surveillance, rentrer la nuit en bergerie les troupeaux les moins éloignés…

Sommes-nous vraiment incapables de nous adapter à la réapparition naturelle d’un animal qui avait disparu de notre territoire de par nos activités ? Comment font certains pays européens comme l’Espagne  qui ont (beaucoup) de loups et…exportent (beaucoup) de moutons ?

 

7)        La situation en plaine n’est pas la même qu’en montagne

La situation en plaine est sensiblement différente : les parcelles sont plus petites et les troupeaux allotés avec des lots de petite taille (quelques dizaines à quelques centaines d’individus). Le relief permet une protection plus aisée a priori et la mise ne œuvre plus facile de chantier de pose de mesures de protections extérieures. Au niveau protection intérieure, le chien de protection semble inadapté de façon générale sur des fermes où les animaux sont répartis sur plusieurs parcelles. L’âne gardien – animal de protection qui a fait ses preuves dans 70% des cas (Ontario Predator Study) aux Etats Unis ou encore en Suède -  semble plus approprié et des expérimentations sont en phase de démarrer en Lorraine avec l’approbation des éleveurs.


8)        Si les médias relatent les « méfaits » du loup sur les troupeaux, essentiellement ovins, cela ne doit pas faire oublier que ce grand prédateur s’attaque surtout à la faune sauvage

Le loup, prédateur au sommet de la chaîne alimentaire, contribue à restaurer la qualité des écosystèmes en limitant les populations d'ongulés. Il est le signe d’une remontée biologique encourageante pour tous ceux qui ne se résignent pas à voir leur environnement s’appauvrir, s’enlaidir et se banaliser. Un pays où une nouvelle espèce sauvage peut vivre est un pays plus riche pour les humains qui l’habitent, car la vie n’est pas que gestion, aménagement et régulation.

Le loup instaure un équilibre entre les populations de ses proies et leur milieu. En régulant les ongulés sauvages (cerfs, chevreuils, sangliers dans une moindre mesure…), il limite la dégradation de la flore et des arbres et limite les risques d’épuisement des ressources, ce qui est positif pour la bonne santé de nos forêts.


9)        La stratégie de l’Etat en réponse à la présence du loup vise la destruction des individus plutôt que la protection des troupeaux

L’investissement pour les mesures de protection et pour la mise en œuvre de nouvelles expérimentations de protection des ovins doit être davantage mis en valeur aujourd’hui plutôt que de céder à l’illusion du bénéfice que peuvent apporter les tirs de prélèvement ! Il ne peut y avoir deux poids deux mesures avec d’une part une politique d’abattage des individus et de l’autre un soutien aux initiatives et expérimentations locales visant la protection des troupeaux.


10)        Un manque de suivis sur le terrain

Le Programme Prédateur Proies (PPP) porté par l’ONCFS qui visait à mieux connaître l’impact quantitatif, mais aussi qualitatif de la prédation « lupine » sur les ongulés sauvages s’est arrêté en 2012. Pourtant il s’avère nécessaire de poursuivre et compléter ce programme pour améliorer la connaissance de l’espèce dans son écosystème afin de mieux adapter notre stratégie face au retour du loup en France.


11)         Les tirs augmentent les attaques des loups sur les troupeaux

L’étude récente de Rob Wielgus et de l’analyste Kaylie Peebles (http://journals.plos.org/plosone/article?id=10.1371/journal.pone.0113505) démontre que le tir dans une meute constituée provoque une désorganisation sociale du groupe. Désorganisation qui renforce les attaques sur les troupeaux domestiques. Exemple dans le département du Var où le nombre d’attaques du loup sur les troupeaux domestiques augmentent alors qu’il s’agit du département où il y a le plus de destruction du loup en France par le biais des tirs de prélèvement.

 

Au vu de ces données, il est logiquement insensé d'autoriser la possibilité de destruction de plus d'individus par rapport à l'année précédente (36 pour cette année contre 24 en 2014). Par conséquence, ce plafond doit être revu à la baisse et favoriser éventuellement les tirs d'effarouchement qui orientent les loups vers la faune sauvage !

 

Pour aller plus loin :

Notre contribution inter-associative sur le retour du loup en Meuse :

http://mirabel-lne.asso.fr/dossier/retour-loup-meuse