Des réserves biologiques en Lorraine : Pourquoi ? Comment ?


Des réserves biologiques en Lorraine : 

Pourquoi ? Comment ?

 

 

Les « réserves biologiques » sont un statut de protection destiné aux seules forêts gérées par l’ONF. Ce statut est donc différent (mais complémentaire) de celui de réserve naturelle, nationale ou régionale, qui  peut s’appliquer à tout type de milieux et de propriété. Le statut de réserve biologique concerne fortement la Lorraine, car les forêts publiques notamment domaniales (25 % de la surface forestière régionale) y occupent une place plus importante que dans les autres régions françaises.

Il existe 2 types de réserves biologiques, correspondants à deux gestions différentes :

- les réserves biologiques « dirigées » (RBD) où l’homme continue d’intervenir, mais uniquement dans le but de protéger certaines espèces (ou habitats) menacés

- les réserves biologiques « intégrales » (RBI) où l’homme s’abstient au maximum d’intervenir, pour laisser la forêt évoluer librement

En fait, une même réserve peut se composer à la fois d’une partie « dirigée » et d’une partie « intégrale », formant alors une réserve biologique « mixte » (RBM). Aujourd’hui,  le réseau de réserves biologique lorrain est en pleine expansion et se diversifie nettement, mais il n’en a pas toujours été ainsi.

 

Petit historique des réserves biologiques de Lorraine

 

Avant 1950 : d’après les archives, plusieurs réserves forestières avaient été mises en place en Lorraine par les Eaux et Forêts : chaumes du Grossmann en Moselle, réserve artistique du Lac de la Maix dans les Vosges... Elles n’ont malheureusement pas survécu à la disparition de cette administration.

 

Années 1980 et 1990 : pendant ces 2 décennies, seules des RBD seront progressivement créées, avec 2 objectifs principaux de protection :

 

Les tourbières : les premières RBD sont crées en 1983 en Moselle, dans les Vosges du Nord. Ce type de réserve est d’abord de très petite taille  (3 ha en moyenne) mais il va ensuite concerner des surfaces plus importantes, notamment sur les Hautes-Vosges ; en 1988, la tourbière de la Charme à Thiéfosse (88) est protégée sur 40 ha : il s’agit de la 1ère réserve biologique communale créée en France

Le grand tétras : à partir de 1988, plusieurs RBD de grande taille (couvrant chacune plusieurs centaines d’ha)  vont être créées en forêt domaniale dans le cadre de la directive Tétras. Les plus vastes, mises en place par la mission Tétras Vosges avoisinent ou dépassent le millier d’ha  (1568 ha d’un seul tenant pour la RBD du Grossmann en Moselle).

En Meuse, 41 ha de la forêt communale de Commercy sont érigés en réserve biologique en 1993, pour la protection du Daphne cneorum, menacé de disparition en Lorraine.

 

A partir de l’an 2000 : les premières réserves intégrales sont officiellement créées en Lorraine : il s’agit des RBI de Parroy  (65 ha) et de Bezange (70 ha) en Meurthe-et-Moselle, de Lachalade (103 ha) en Meuse ainsi que de la réserve transfrontalière de Sturzelbronn en Moselle (99 ha qui se prolongent en Alsace et en Allemagne). Après  l’ouragan LOTHAR, plusieurs projets de RBI « tempête » seront également ébauchés, mais contestés dans la mesure où certains sites avaient été en partie vidés de leur chablis ou de leurs gros bois avant classement. En 2001, l’étude de la constitution d’un réseau couvrant « de 2000 à 4000 ha de forêts âgées laissées en libre évolution » est actée dans le cadre de l’éco-certification des forêts PEFC.



Des réserves biologiques peuvent également être créées en forêt communale.

Réserve biologique du Bois Rébus à Commercy (55)

 

Où en est-on actuellement ?

 

Les nouveaux projets de réserves biologiques font systématiquement  l’objet d’une présentation devant la Commission consultative régionale des réserves biologiques en Lorraine (CCRRBL). Cette commission a été créée fin 2007 par l’ONF en lien avec la politique de qualité PEFC (et plus particulièrement de son projet n°4, porté directement par MIRABEL-LNE). La CCRRBL est composée de représentants d’associations régionales, de scientifiques et d’élus. 

 

Pour l’instant,  ses travaux ont porté exclusivement sur des projets de RBI ; en effet, ce type de réserve occupe actuellement une place insignifiante en Lorraine avec un total de 337 ha (à peine 0.6 millièmes de la forêt publique !).

Ajoutons que dans notre région, les décrets créant les réserves naturelles  n’ont pas  prévu de zones intégrales, contrairement à ce qui existe par exemple en Alsace. Pas moins de 14 projets de RBI ou de RB mixtes sont aujourd’hui en cours d’instruction à l’ONF, en principe représentatifs de l’ensemble des habitats lorrains.  Au total, près de 1 800 ha sont d’ores et déjà  classés en libre évolution, soit 3 millièmes des forêts publiques de Lorraine. La progression est évidente ; cependant, nous restons encore bien loin des objectifs affichés par nos voisins : 1 % des forêts en Alsace (engagement PEFC), 3% des forêts de plus de 100 ha en Wallonie (Code forestier) et 5% des forêts publiques au Luxembourg (Eaux et Forêts).



Exemple de forêt âgée riche en bois mort, classée récemment en protection intégrale suite à l’action de MIRABEL-LNE (RB mixte de Bannes - 88).

 



L’action de MIRABEL-LNE

 

De son côté, MIRABEL-LNE a, dans le cadre de PEFC Lorraine, listé une vingtaine de sites susceptibles d’être proposés en non-gestion volontaire (réserves intégrales ou « îlots de sénescence »). 7 dossiers de présentation ont  été finalisés et transmis à la CCRRBL, ainsi qu’au Conseil Scientifique Régional de Protection de la Nature (CRPN) : les 3 premiers sites (forêts de Bannes, de Géhan et de St Maurice et Bussang dans les Vosges) ont été validés par la CCRRBL et l’ONF pour former des RB mixtes. Les sites de Straiture (88) et d’Hémilly (57) seront examinés en 2011. Les sites des Grébés (88) et du Grossmann (57) sont en cours d’étude.

 

S’agissant des RBD, le seul dossier actuellement en cours se situe en forêt domaniale de St-Avold et vise à protéger, sur environ 100 ha, une population d’amphibiens d’intérêt patrimonial (pélobates bruns).

 

Au delà de l’aspect quantitatif, l’approche de MIRABEL-LNE  est surtout qualitative. La phase de sénescence (âges de l’ordre de 300 ans en sapinière, 500 ans pour la chênaie…) a complètement disparu des forêts gérées. Il s’agit aujourd’hui, grâce aux RBI, de la ressusciter et de restaurer en même temps la biodiversité : insectes et champignons spécialistes du bois mort, oiseaux et mammifères vivant dans les cavités, lichens, etc... Beaucoup de ces espèces rares et menacées sont aujourd’hui protégées par la loi et la conservation de leurs habitats est une obligation réglementaire (française et européenne). L’objectif de protection des forêts âgées  affiché en 2001 par MIRABEL-LNE reste donc la priorité. Cet objectif est tout à fait en cohérence avec les orientations les plus récentes du CSRPN  qui ont classé les « Vieilles forêts » parmi les Habitats déterminants de Lorraine (modernisation des ZNIEFF).  

 

 

Discussion et Perspectives

 

S’agissant des RBI : Plus que la taille des réserves (fixée par les directives nationales de l’ONF : au minimum 50 ha en plaine et 100 ha en montagne),  le principal questionnement concerne le choix des sites. Le réseau de RBI doit être le plus représentatif possible et pour l’instant, certains départements (Meuse) ou habitats (les forêts alluviales) sont manifestement sous-représentés. La naturalité est un autre critère essentiel pour la sélection des parcelles : ces dernières doivent présenter  un maximum de peuplements âgés, à nécrosasse élevée (volume d’arbres morts) et indigènes (pas de plantations exotiques). L’intérêt scientifique des forêts peu perturbées dépasse le seul aspect « biodiversité »  mais englobe aussi d’autres problématiques comme le stockage du carbone ou les effets du changement climatique. Mais la vocation des réserves intégrales n’est pas seulement scientifique : les aspects pédagogiques et esthétiques sont fondamentaux.  De nombreux exemples pris à l’étranger (parcs nationaux, réserves naturelles) montrent que ces « hauts-lieux de naturalité » sont très prisés du public et qu’il est possible de concilier intelligemment protection stricte et pédagogie : animation, zonage, sécurisation des sentiers sans exporter le bois, etc...Il conviendrait néanmoins que la responsabilité du propriétaire et de l’ONF soit dégagée systématiquement en cas d’accident lié à la présence des arbres morts. Des négociations avec  les assureurs sont engagées en ce sens depuis 2006 par les ministères de tutelle (Ecologie et Agriculture).

S’agissant des RBD : Leur objectif (protection d’espèces ou d’habitats remarquables) est défini au cas par cas, mais en général, des règles de gestion particulières sont précisées dans le plan d’aménagement forestier et des interventions spécifiques (ouverture de clairières, pâturage dirigé, étrépage ...) sont programmées. Une évaluation régulière de cette gestion « dédiée » reste toutefois indispensable. Elle peut se faire au sein de Comités consultatifs locaux ou thématiques. L’exemple de celui qui existe depuis 1994 pour les RBD tétras de Moselle, Meurthe et Moselle et Bas-Rhin est intéressant. Mais les choses ne sont pas toujours simples : après la tempête de 1999, les comités n’ont pas été réunis (certains pendant plusieurs années) alors que se prenaient des décisions  cruciales pour l’avenir des réserves. Les RBD de Lorraine n’échappent pas à l’érosion générale de la biodiversité et plusieurs d’entre elles ont aujourd’hui perdu (définitivement ?) leur espèce phare : citons les 2 grandes RBD Tétras de Rambervillers-Autrey (88) et du Grossmann (57) d’ où le grand coq a virtuellement disparu, ou celui de la réserve biologique communale du Bois Rébus (55), où les derniers pieds de Daphne cneorum sont principalement des boutures élevées en laboratoire. Il est probable  que certaines RBD lorraines  devront être réorientées vers un objectif plus « écosystémique », c’est à dire élargi vers d’autres espèces.

 


En guise de conclusion

 

Un doublement des surfaces « à protection forte » a été acté en 2007 dans le cadre du Grenelle (engagement n°74). Les RBD et plus encore les RBI sont évidemment concernées en Lorraine. Ce doublement pourrait s’effectuer sur la base d’une cartographie régionale des parcelles forestières à forte naturalité. Ce travail d’inventaire, actuellement mené dans d’autres régions (Rhône-Alpes), pourrait conforter  la « Trame verte et bleue » ou « l’Atlas de la biodiversité dans les communes », en cours d’élaboration.

 

Tous ces zonages ne doivent pas faire oublier que la nature est un tout : protéger ne peut se limiter à créer des réserves, même de statuts variés. En matière de forêt, « produire plus tout en préservant mieux la biodiversité » reste un sujet de débat. Face à l’augmentation sans précédent des prévisions de récolte de bois (+ 20% à + 50% selon les sources), le classement en réserve de quelques pourcents de forêts ne saurait constituer une réponse suffisante.